August 06, 2009

Franco Rodano, archétype du catholique communiste, from: Catholica, 2009/07/14




http://www.catholica.presse.fr/2009/07/14/rodano-catholique-communiste/

Un livre d’Augusto Del Noce, Il cattolico comunista, permet de repenser le lien entre idées de fond et formules politiques dans l’histoire de l’Europe du XXe siècle, spécialement en ce qui concerne -l’Italie1 [1] .

1. Trop souvent l’effondrement du communisme soviétique et le rapide déclin de la fascination du marxisme théorique ont été admis comme un état de fait, comme s’ils ne méritaient pas une interrogation plus profonde, cherchant à éclaircir les motivations véritables d’une adhésion qui, dans les milieux intellectuels en particulier, s’était manifestée avec une fougue et une expansivité extraordinaires. La mise entre parenthèses de cinquante ans de marxisme théorique et de communisme militant a été facilitée en Italie par le profond opportunisme qui règne parmi les intellectuels plus encore que dans les milieux populaires. En un instant, dans ces milieux intellectuels, l’adhésion au marxisme s’est habilement transformée en un vague progressisme : il n’y a pas que dans la comédie de Polichinelle que « celui qui a donné a donné, celui qui a eu a eu, débarrassons-nous du passé ». Au moins en ce qui concerne les milieux universitaires, personne ne songe à s’en prendre aux camps retranchés de la célébrité, pour déloger les progressistes de l’après-communisme de leurs rentes de situation et des postes de pouvoir qu’ils ont définitivement -conquis.
Pour ce qui touche aux milieux catholiques, les anciens enthousiastes du dialogue à tout prix et d’une collaboration les yeux fermés paraissent aujourd’hui n’avoir constitué qu’une infime déviation, une minuscule erreur de parcours qui n’infirmerait pas la marche triomphale de la catholicité, de la dimension antimoderne au dialogue toujours plus étroit avec l’esprit de la -modernité.
Ce que l’on ne réussit pas à apercevoir, ce qu’on ne veut pas comprendre, c’est que les erreurs d’un passé proche constituent les prémisses de la fragilité d’aujourd’hui, culturelle et en conséquence, politique, en présence de la montée du permissivisme, qui est bien la caractéristique saillante des mœurs de la société au sein de laquelle nous vivons : opulente, technocratique et envahie par un libertinage de masse, une société qui représente la forme, jusqu’ici inédite, d’un totalitarisme évanescent mais envahissant, auquel nous risquons tous dans une mesure ou une autre de -succomber2 [2] .

2. On a dit, non sans quelque malice, que Del Noce, avec Il cattolico comunista, avait érigé un véritable monument à Franco Rodano, en lui donnant une importance et une stature que bien peu auraient été disposés à lui accorder de son vivant. Mais il faut bien comprendre la tentative de Del Noce : dans son livre, Rodano devient l’archétype du catholique communiste. Ce n’est plus un homme en chair et en os, inséré dans une série de relations humaines plus ou moins significatives, plus ou moins engagées. Pour Del Noce, ce qui importe n’est pas qui prononce certaines affirmations, mais quelles sont les affirmations prononcées et comment elles sont avancées : la psychologie est mise de côté, ce qui compte étant la rigueur des idées qui suivent, petit à petit, une certaine cadence et conduisent inéluctablement vers certains résultats, éventuellement non désirés ni même prévus. C’est ainsi que Rodano, d’éminence grise et conseiller de Togliatti puis de Berlinguer, devient le stratège lucide et très cohérent de la rencontre entre la tradition catholique et le communisme, en passant par une quarantaine d’années de liens tissés sur le plan politico-diplomatique, et de remodelages théoriques. (En cohérence avec son génie, Del Noce éclaire de manière décisive ce deuxième aspect de l’engagement de -Rodano.)
Pour quelle raison, aux yeux de Del Noce, la position de Rodano a-t-elle ainsi une importance si grande, au point de parler, au sens propre et véritable, de « révolution rodaniste », révolution dont Del Noce illustre par moments lui-même le pouvoir de fascination intense ? A y regarder plus en profondeur, Rodano constitue un exemplaire concentré de la synthèse entre catholicisme et communisme, significative aussi bien par son exemplarité que par l’originalité aiguë de sa position ; relevant de la « cohérence froide » du marxisme — pour parler comme Bloch —, éloignée de tout populisme généreux et irréfléchi. Rodano a posé avec une grande rigueur les prémisses de la rencontre sur le plan politique entre catholiques et communistes, en favorisant deux processus parallèles de libération : celui de la pensée marxiste révolutionnaire, dégagée des éléments gnostiques, et celui, parallèle, d’un catholicisme libéré de l’horizon préternaturel. En favorisant cette double libération, l’ambition de Rodano s’élargira à la fondation d’une laïcité véritable, et donc à atteindre le visage le plus authentique de la -démocratie3 [3] .
Décrit aussi rapidement, ce rêve d’un intellectuel qui prétend non seulement orienter l’histoire, mais aussi en dicter les conditions et en comprendre d’avance les passages les plus significatifs peut faire figure d’accès de délire démiurgique… Cela n’empêche pas Del Noce de démontrer la valeur politique extraordinaire du projet de Rodano, même s’il a échoué dans sa conclusion et s’est trouvé aux prises avec une singulière « hétérogenèse des fins ». Ce projet dépasse la fusion conceptuelle4 [4] , encore grossière, qui caractérise la figure des compagnons de route : catholiques et communistes, en risquant de réunir les éléments les plus marginaux des deux milieux. Au-delà des simplifications de propagande fondées sur le néologisme « catho-communistes » (ce monstre à deux têtes illustré par des journalistes comme I. Montanelli, E. Bettiza5 [5] , une appellation destinée aux adversaires), la rigoureuse cohorte des catholiques communistes italiens — qui a cheminé derrière Rodano depuis la fin des années quarante — se pose en avant-garde consciente, toute tendue, avec Gramsci et après lui, vers la réalisation d’une révolution dans les « secteurs les plus avancés » de l’Occident, « révélant »6 [6] , par une révision déchirante, la tradition catholique elle-même, y compris au prix de la dissolution de l’équipe ecclésiale. L’échec final du projet des catholiques communistes incarné par Rodano indique, par voie négative et à travers l’approfondissement d’une longue erreur, la ligne juste à parcourir. Le présupposé qui motive la tragique cécité des catholiques communistes est que le sujet de l’histoire de notre époque est la révolution, en même temps que sa catastrophe et son suicide, comme Del Noce lui-même l’a montré dans l’un de ses écrits essentiels, et à peu près contemporain. Il cattolico comunista n’est pas, comme il le paraît, un écrit polémique : à mes yeux, il est l’une des œuvres les plus denses du penseur de Savigliano, parmi tant d’autres au premier abord chaotiques, et qui sont en réalité si denses de stimulantes -méditations7 [7] .

3. Le point de départ de l’affaire, souvent tortueuse, tourmentée également, qu’illustre Del Noce d’une manière aussi magistrale, est constitué par l’amitié entre don Giuseppe De Luca (un prêtre très érudit de l’Italie du sud, qui a étudié le sentiment religieux dans la veine qu’avait suggérée Henri Bremond), et le groupe entourant Rodano, constitué d’élèves du lycée Visconti, de Rome, et d’autres du lycée D’Azeglio, menés par Felice Balbo. Au passage, Del Noce — en petit comité — a souvent mis l’accent sur la nature particulière de la foi de De Luca, taraudée par le doute et en proie à des crises répétées. De Luca, qui collaborait à la revue Il Frontespizio, avait tenté, significativement, de jeter un pont avec le fascisme par l’intermédiaire d’un dignitaire clairvoyant, Giuseppe Bottai. Au cours du second après-guerre, il s’efforcera de faire de même en direction de la gauche politique, par l’intermédiaire cette fois de Togliatti, le leader indiscuté du Parti communiste -italien.
Depuis les études de R. Guarnieri et de L. Mangoni8 [8] , la figure de De Luca et son importance dans le monde catholique italien apparaissent incontestables. Or, pour De Luca, les espérances placées dans le groupe des jeunes catholiques communistes étaient extraordinaires, la différence entre ce groupe et un vague progressisme étant de nature qualitative. A la racine d’un tel jugement, il y a la conviction de l’invincibilité de l’erreur moderniste et donc de l’inanité de toute tentative pour endiguer l’aval : mieux vaudrait au contraire remonter vers l’amont, pour y capter les sources de la modernité et tenter d’en réguler le cours. Antimoderne et antibourgeois in toto, De Luca était cependant pessimiste sur la possibilité d’une issue victorieuse de la révolte contre le monde moderne. Le seul espoir lui paraissait résider dans la prise de direction, aux sources, de cette révolte contre le monde moderne dont le marxisme lui semblait être l’incarnation ultime et décisive. Dans les pages d’Il Frontespizio, De Luca faisait la théorie d’une sorte de changement de direction « à trois cent soixante degrés » permettant de conduire « le chrétien, considéré comme antibourgeois » de Donoso Cortés à Marx. De là une sympathie marquée pour le groupe rodaniste, vu comme le fer de lance d’une révolution antibourgeoise finalement porteuse -d’avenir.
Ces opinions d’un prêtre méridional, tout attirantes qu’elles soient, pourraient sembler en rester sur le terrain d’un pur archéologisme historiographique. Mais Del Noce montre comment dans un tel univers de pensée et d’intuitions s’explicite la philosophie sous-jacente présente, même potentiellement, dans la pratique politique de Togliatti. Del Noce ajoute que cette explicitation de la dimension profonde du togliattisme permet de préparer la voie du compromis historique et de l’eurocommunisme qui auront leur formulation la plus cohérente avec Berlinguer, le nouveau leader des communistes italiens, entre le milieu des années soixante et la fin des années soixante-dix.
La préoccupation centrale de Rodano aura été de reformuler la pensée de Marx — mais aussi celle de Lénine et de Staline ! — pour la faire passer du statut d’idéologie à celui de leçon, autrement dit, en scindant l’action politique quotidienne de l’idéologie, que Rodano assimile à une croyance. De la sorte, le credo chrétien, tout comme le credo marxiste, seraient mis hors circuit, la politique étant vue comme une œuvre commune, comme action promue par une raison que valorise son caractère d’universalité. De là affleure le nouveau paradigme du catholique communiste, cet homme capable de mettre hors d’intérêt les mythes et les croyances de toutes catégories, et par le fait même élaborant un catholicisme et un communisme adaptés aux « secteurs les plus avancés » de la culture et de la société -occidentales.
Del Noce met à jour avec une extrême acuité les caractères spécifiques et originaux du paradigme catholique communiste incarné par Rodano : à distance sidérale de tout populisme ingénu ou de tout anarchisme chrétien, sans lien avec l’impatience révolutionnaire qui ignore — par souci moral ou pour toute autre raison — l’analyse et la compréhension scientifique des changements historiques et sociaux. Il faut ajouter qu’il ne s’agit pas seulement de vaine gloire : le patient travail quotidien d’analyse permet au groupe rodaniste de retrouver dans le Parti communiste italien des points d’application significatifs à partir desquels faire pression et agir avec une concentration efficace. En Italie, entre les cinq dernières années soixante-dix et les cinq premières années quatre-vingt, le groupe Rodano s’est employé à soutenir, sans alternative, le projet politique de Berlinguer, avant même que le cours nouveau du socialisme et le réveil de beaucoup de catholiques ne viennent battre en brèche ce courant, et avant que l’écroulement du communisme réel et la marée noire de la corruption ne brouillent radicalement les cartes, en Italie comme dans le reste de -l’Europe.
Toutefois, ce qui compte le plus, c’est l’ambition théorique qui gouverne la « révolution rodaniste » et que Del Noce met en évidence avec pénétration. Cette ambition conduira Rodano à se prendre pour le médiateur nécessaire des trois purifications réclamées par la société européenne : celle du catholicisme, celle de la pensée révolutionnaire, et enfin celle de la démocratie elle-même9 [9] .
Del Noce rappelle la grande ombre de Proudhon au sommet de sa lutte avec Marx et fait sien le jugement qu’il portait sur l’existence d’une matrice théologique nécessairement connexe de toute perspective politique. Ce cadre d’interprétation élargit notre compréhension par une série vertigineuse d’analogies : ainsi peut-on voir dans le projet de Rodano un recours au pélagianisme, autrement dit à la revendication d’une nature pure et autosuffisante au regard de l’économie du salut ; ou avec une approche plus fouillée, le rodanisme peut être considéré comme un pélagianisme analogique, un pélagianisme sécularisé, voire -séparatiste…
En définitive, nonobstant l’étalage d’une super-orthodoxie prétendant juger les enseignements des pontifes eux-mêmes, Rodano ne fera que remettre en selle des perspectives théologiques insuffisantes, et pour le dire plus clairement, liées à un vieux fond, toujours prêt à ressurgir, d’hérésie -chrétienne10 [10] .

4. Franco Rodano sort de la reconstitution de Del Noce comme l’architecte véritable du compromis historique : non pas, donc, comme celui qui propose des conseils à un Prince collectif qui ne les écoute pas, mais bien comme le stratège qui formule et reformule une vision toujours plus cohérente, et dont les thèses ne varient pas, si ce n’est dans les modalités d’expression (par analogie avec la matière traitée, Del Noce affirme lui aussi n’avoir pas changé d’interprétation tout au long des années soixante-dix et quatre-vingt).
Située à la confluence des deux traditions catholique et communiste, la perspective rodaniste manifeste une absolue prétention de nouveauté : elle n’est plus dans la lignée des catholiques « désobéissants » qui fut celle des jansénistes et des modernistes (comme l’a retracée en Italie, dans une certaine veine apologétique, Lorenzo Bedeschi), mais l’exigence d’un communisme réellement scientifique, épuré du romantisme révolutionnaire et du négativisme anarchiste. En parallèle, on y trouve l’exigence d’une réforme théologique, liée à la renaissance catholique que Rodano voyait se profiler, comme un nouveau départ collectif une fois l’Eglise libérée du poids de la richesse et du pouvoir. A l’occasion du concile Vatican II, Rodano verra se réaliser certains des aspects de la réforme théologique qu’il attendait, et s’en réjouira, en privilégiant toutefois constamment la cohésion institutionnelle par rapport au levain -évangélique.
Dans les colonnes de « ses » revues (Il dibattito politico, et La rivista trimestrale), Rodano témoigne à chaque ligne d’une inoxydable fidélité non seulement à Marx et à Gramsci, mais encore à Togliatti, à Lénine et même à Staline, y compris après le XXe Congrès qui a manifesté au monde les excès et les erreurs de ce dernier (la dénonciation de la réalité des crimes personnels de Staline courait déjà de bouche à oreille, mais les intellectuels ne voulaient pas accepter ce qui relevait déjà de l’évidence !). Même en ce qui concerne le communisme, une volonté aussi acharnée de super-orthodoxie recelait, en profondeur, une ambition démiurgique : les visées des personnages qui viennent d’être rappelés ne pouvant être recomposées et mises à jour que grâce à la médiation de Rodano, au gré de sa réévaluation personnelle. Il en est ainsi pour Staline, pour qui on privilégie l’interprétation « réaliste » en soulignant le mérite qu’il avait eu dans la dissociation définitive du communisme et de l’anarchisme, ou mieux, de l’inclination destructrice qui serait propre à ce dernier, conciliant la pensée révolutionnaire avec les exigences du devenir historique et l’intime rationalité de la praxis politique. Mais sur ce versant du marxisme théorique, Rodano est isolé, les exigences qu’il exprime étant radicalement à contre-courant, à preuve les critiques très dures qu’il avait adressées à Lukács, Althusser et surtout à -Bloch.
Côté catholique, Rodano ne se réfère pratiquement qu’à Sturzo et à De Gasperi, en mettant en valeur l’aconfessionnalisme de leurs partis qui a permis d’atteindre un sens plus poussé de la laïcité, Sturzo ouvrant ainsi la voie à Togliatti… Tout cela, évidemment, a un certain sens si l’on admet l’inaccomplissement du projet de don Sturzo, et aussi l’objectif de Togliatti, et si on considère le rôle médiateur décisif que Rodano attribue à sa propre stratégie, fondée sur le caractère central de l’action politique, ce qui donne raison à Machiavel et tort aux « prophètes désarmés » du type de Savonarole (d’où l’éloignement, qui est devenu consciente opposition, entre Rodano et La Pira renvoyé à sa source -savonarolienne).
Dans la reconstruction des affinités et des aversions, Rodano est celui qui réaffirme l’autonomie de la politique que Machiavel a le premier posée, comme le suggèrent à Rodano lui-même les interprétations de Croce et de -Gramsci.
Et cependant l’ambition théorique de Rodano atteint son point culminant quand il en vient à examiner le thème du Risorgimento italien, à ses yeux une renaissance incomplète que seule la conciliation effective entre communistes et catholiques pourrait amener à un achèvement définitif. Dans la même ligne que la mise en parallèle de Sturzo et Togliatti, on pourrait, semble-t-il, réviser11 [11] le Risorgimento lui-même, et amener à son achèvement les espérances de Cavour le « modéré » (qui avait lancé la célèbre formule « l’Eglise libre dans l’Etat libre »), rejetant le radicalisme romantique (qui était le ferment virulent de Garibaldi à Gobetti) responsable, par ses options extrémistes, d’avoir éloigné les grandes masses de l’adhésion au -Risorgimento.
5. Cherchons maintenant, en suivant la position de Del Noce, à redonner une certaine saveur théorique, mais aussi existentielle, à la très singulière aventure des catholiques communistes italiens, ayant présent à l’esprit l’actualité plus proche de nous et la distance des années qui nous séparent de la publication de Il cattolico comunista (1981). Certes, le climat culturel et politique paraît entièrement transformé, le communisme partout déclassé et rejeté, et son attrait presque entièrement disparu. Pourtant un jugement de ce genre, pour commun qu’il soit, me semble assez superficiel et ignore diverses tendances en sens contraire. Tout récemment en Russie, en septembre 1998, beaucoup d’anciens communistes sont revenus au pouvoir, et c’est un phénomène qui touche aussi divers pays de la zone antérieurement sous hégémonie soviétique (Roumanie, etc.). Dans un mélange marxisto-populiste confus, le marxisme donne l’impression d’offrir à nouveau une armature théorique possible à la colère des pauvres toujours plus pauvres, des tiers et quart mondes au point qu’on a pu souligner avec à propos qu’aujourd’hui « Marx vit à Calcutta ». Enfin, en Italie même, qui constitue l’horizon culturel prédominant de l’analyse de Del Noce, c’est une coalition progressiste qui est au pouvoir, dans laquelle les Démocrates de gauche (Democratici della sinistra, héritiers du Parti communiste) tiennent un rôle central12 [12] . Tout cela doit pousser à approfondir, à mieux éclaircir, dans le sens même de l’élan donné par Del -Noce.
Ce qui frappe, avant tout, c’est la capacité d’auto-illusion des Rodano, Balbo et de leurs compagnons. On est impressionné par leur fragilité de substance théorique. Bien que Del Noce ait constamment souligné leur cohérence, il reste stupéfiant de voir à quel point ils se sont trompés, non seulement sur des questions de détail, mais sur des points décisifs et essentiels, sous-évaluant le terrain des principes, et la philosophie de type métaphysique qui, seule à mon sens, permet de cadrer principes et arguments sur ce sujet. La théologie des catholiques communistes italiens — liée à une accentuation privilégiant l’économie et la sociologie — se distingue par une suite de sauts irrationnels ; quant à la sous-évaluation qu’ils font de la philosophie, elle me paraît être un problème qui est loin d’être dépassé au sein de la culture des catholiques, en Italie comme dans le reste de -l’Europe.
L’insistance quasi obsessionnelle sur l’exigence d’un christianisme « qui parle à l’homme d’aujourd’hui » a conduit les catholiques communistes à bercer bien des illusions après les avoir accueillies. La volonté de liquider toute trace de manichéisme et de résidus païens les a entraînés à isoler le catholicisme d’éléments qui relevaient de sa tradition, et à l’exposer au risque mortel d’une inféodation aux formes les plus insidieuses de l’esprit moderne. C’est certes une chose qui peut encore arriver aujourd’hui, et même avec une plus grande virulence, et c’est même ce qui se passe déjà sous nos yeux avec le rôle grandissant des intellectuels à l’intérieur de l’Eglise, plus néo-gnostiques que témoins -courageux.
Le cœur de l’affaire Rodano nous amène tout près du triomphe de l’esprit bourgeois, aussi n’est-ce pas sans raison qu’un banquier ultra-laïque comme Raffaele Mattioli, et la fille de Croce elle-même, Elena, ont constamment regardé son engagement avec une bienveillante -sympathie.
Quel fut le résultat des quarante années de cet engagement, une fois bloquée la voie révolutionnaire ? Une élite catholique s’est persuadée que le véritable ennemi, l’unique ennemi était l’intégralisme, entendant par cette expression non pas tant la réduction de la validité du catholicisme à un cycle déterminé de l’histoire, et à un ordre politique, que le verticalisme — le terme est de Rodano — qui rattache l’homme créature de Dieu à son Créateur. Que la principale tâche de combattre l’intégrisme soit assumée par des catholiques rompant la concorde interne de l’Eglise est un choix qui peut réjouir ceux qui rêvent d’une technocratie douce d’une société opulente bien polie, réputée assurer une liberté sans entraves et qui décrète, au contraire, en réalité une forme indépassable de totalitarisme d’autant plus cuirassé que son emprise est hypnotique et -insensible13 [13] .
Il ne suffit pas de dire : « orthodoxie, orthodoxie… » : dans le défi que lance Rodano aux catholiques, la symétrie ne règne pas. Ce sont les catholiques qui doivent faire le premier pas, dans l’incertitude de la réciprocité. A l’alliance entre révolutionnaires et hérétiques, on propose de substituer l’action unifiée entre communistes et catholiques orthodoxes, mais ce qui les unit pourrait n’être qu’une passion pour le pouvoir, obscure et grisante, un certain mépris inquisitorial pour la créature humaine — que les communistes, par ailleurs, pourraient avoir atteint en s’appuyant sur les aspects les plus négatifs de l’histoire et de l’organisation catholiques… Suffit-il de se déclarer orthodoxe pour l’être en esprit et vérité ? Del Noce nous donne une leçon que nous ne devons pas oublier : toute assertion doit être mesurée à son fond théologique, et comparée avec les grands débats que la tradition théologique nous offre. Après avoir tenté d’interpréter le catholicisme communiste de Rodano comme une reviviscence du pélagianisme dans un contexte nouveau, il pousse les comparaisons et remonte à la théologie moliniste et au séparatisme caractéristique de Descartes (selon l’interprétation particulière à laquelle Del Noce se rallie). Ce n’est pas le lieu ici de tirer au clair le sens de ces analogies, mais elles sonnent comme une invitation à approfondir, se souvenant de l’avertissement de Proudhon, pour qui derrière toute politique se cache toujours une hypothèse théologique, bonne ou mauvaise. Une invitation à approfondir à laquelle les catholiques d’aujourd’hui devraient faire bon accueil s’ils ne veulent pas périr dans cette silencieuse « auto-euthanasie du catholicisme » que Del Noce a dénoncée avec tant de -force14 [14] .
Si le communisme — au moins dans sa version intégrale — n’est plus désormais qu’un amour perdu pour beaucoup de catholiques, des métamorphoses en sont tout à fait possibles, éventuellement extraordinaires : le syncrétisme religieux et l’éclectisme philosophique sont là pour dévoyer le fidèle le plus crédule, avant tout préoccupé par sa propre solitude et aveuglé par une générosité mal -comprise.
La conception de l’activité humaine doit être repensée à la lumière du primat de la contemplation. C’est dans ce cadre, auquel Del Noce nous ramène, qu’il faut surmonter les erreurs du séparatisme, de l’extrinsécisme et du -pragmatisme.
Pendant que catholiques et communistes, de leurs retranchements respectifs, se fixaient comme s’ils étaient aveuglés — que ce soit dans l’antagonisme ou la collaboration plus ou moins instrumentale —, un tiers gênant leur est tombé dessus : l’esprit technocratique, qui semble avoir déclassé les deux anciens protagonistes. Aujourd’hui un savoir indifférent aux valeurs traite désormais le communisme et le catholicisme comme deux croyances à peine tolérables, mais qu’il s’agit de contenir dans leurs effets économiques et politiques. Et l’expérience de quarante années d’un communisme qui a prêché la révolution mais pratiqué l’adaptation, n’a-t-elle pas habitué beaucoup de gens à se résigner face à l’inéluctable primat de l’économie tel qu’il s’instaure en effet ? Rodano, probablement sans le vouloir, a apporté sa contribution à tout cela, en s’efforçant de rendre inopérante la transcendance dans le catholicisme, et l’utopie révolutionnaire dans le communisme, à l’exception de sa forme saint-simonienne qui reste le cœur caché de l’esprit -technocratique.
L’épuisement de l’idéologie a conduit à la disparition de l’espoir en la révolution, mais aussi, dans certains milieux catholiques, à l’exténuation de la soif de transcendance, entraînant la résorption finale de l’individualité humaine dans la collectivité de l’humanité générique. De la réfutation qui émerge en dernière analyse de la pensée stratégique rodaniste, de la surprenante hétérogenèse des fins qui se manifeste au terme de son processus entier, nous sommes ramenés au début d’un chemin nouveau et prometteur : au centre de tout, il y a le défi pour ou contre Dieu, qui est, simultanément, un défi pour ou contre -l’homme.
Après la culture de l’expropriation et de la reddition inconditionnelle, retisser la trame d’une anthropologie qui éviterait certes l’absorption de la religion dans la politique, mais surtout leur séparation coupant la politique des lumières que la foi nous donne, et non pas suivre le chemin inverse qui, comme le montre l’échec final de Rodano, se révèle obstrué et définitivement impraticable. Enfin, comme ne se lasse pas de le répéter Jean-Paul II, mettre au centre l’homme et sa culture, établie sur les valeurs les plus profondes, et non pas l’économie comme on continue à le faire en aggravant chaque jour un peu plus la crise de notre -société.
Réunir et hiérarchiser, non pas séparer : il y a là une ligne de cohérence qui explique le contexte actuel de nos sociétés. Repenser la période de la fascination communiste est essentiel, à mon avis, pour comprendre à fond l’actualité, car ce n’est qu’en saisissant comment on a réduit la vérité à l’idéologie que l’on pourra faire comprendre le passage suivant de l’idéologie à l’actuelle phase de désidéologisation. Nous sommes à l’intérieur d’un unique mouvement qui reprend continuellement son élan, et dont les prémisses doivent être fouillées pour éclairer les -résultats.
En face d’un tel mouvement, à la fois unique et éclaté, les capacités les plus élevées de résistance n’ont pas été manifestées par le catholicisme moderniste, mais plutôt par celui qui est à dominante traditionnelle (témoin la capacité de résistance de l’Eglise catholique de -Pologne).
En conclusion, alors, revisiter de manière critique le paradigme du catholique communiste incarné par Rodano (et, à un moindre degré, par Balbo) n’est pas faire œuvre de curiosité érudite, mise en lumière d’un univers idéo-politique d’intérêt purement archéologique ; tout au contraire, « c’est une exemplarité qui mérite réflexion parce que la rupture entre la culture et la politique dans le monde catholique est visible à l’extrême, et coïncide avec sa propre crise. Mais que signifie cette rupture ? Non pas le silence complet, mais pire : elle signifie que, placés devant les problèmes de notre époque, les catholiques acceptent formellement les modèles interprétatifs des autres cultures, sans aller aux fondements -ultimes »

1. A. Del Noce, Il cattolico comunista, Rusconi, Milan, -1981. [? [16]]
2. A. Del Noce, Fascismo e antifascismo — Errori della cultura, sous la dir. de B. Casadei, S. Vertone, Leonardo, Milan, 1995, chap. -8. [? [17]]
3. A. Del Noce, I cattolici e il progressismo, Leonardo, Milan -1994. [? [18]]
4. Endiadi, dans l’original italien. La figure rhétorique de l’hendiadyn consiste à signifier un concept au moyen de deux normalement distincts. [-NDLR] [? [19]]
5. Il s’agit de faiseurs d’opinion italiens comparables à ce que sont en France un Jean Daniel ou un Jacques Julliard. [-NDLR] [? [20]]
6. Dans l’original italien, « inverando », de inverare, inveramento, concept intraduisible en français, sorti du jargon du marxisme critique, avec le sens de purifier, rectifier, dépasser dans une synthèse plus haute, etc. Augusto Del Noce, qui se réfère assez souvent à ce terme, le définit ainsi : « énucléation de la vérité interne dégagée des superstructures » (Il cattolico comunista, op. cit., p. 248). [-NDLR] [? [21]]
7. L’œuvre essentielle à laquelle je fais référence est : A. Del Noce, Il suicidio della rivoluzione, Rusconi, Milan, 1978. Voir aussi A. Del Noce, T. Molnar, J.-M. Domenach, Il vicolo cieco della sinistra [L’impasse de la gauche], Rusconi, Milan, -1970. [? [22]]
8. R. Guarnieri, Don Giuseppe De Luca. Tra cronaca e storia, San Paolo, Milan, 1991 ; L. Mangoni, In partibus infidelium, Einaudi, Turin, -1989. [? [23]]
9. Del Noce, Il cattolico comunista, op. cit., p. -8. [? [24]]
10. Cf. ses jugements très durs, en dépit d’une formulation modérée, en particulier sur l’enseignement de Jean-Paul II, ibid., pp. 391-394. [? [25]]
11. « Inverare ». Voir note 4 supra. [-NDLR] [? [26]]
12. Depuis la rédaction de cet article, l’ancien dirigeant communiste Massimo D’Alema est devenu, on le sait, président du Conseil. [-NDLR] [? [27]]
13. AA. VV., Ripensare la libertà per vincere il nichilismo, Annali (1996) du Centro Studi A. Del Noce, Savigliano, pp. 11-49. [? [28]]
14. Ce sont peut-être les pages les plus profondes du volume qui sont consacrées à la mise en rapport du rodanisme avec ses racines théologiques, ibid., pp. 391-409. [? [29]]

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